Le crédit: arme d'autodestruction massive?

(première partie) l'Etat masochiste

 

Loin de nous l'idée de contester le rôle des banques. Garantir les dépôts, faire circuler l'argent dans tous les secteurs de l'économie, faciliter l'accès au crédit pour accélérer le flux d'argent lorsque cela est nécessaire, voilà un rôle qui s'apparente au cœur de l'organisme humain faisant circuler le sang dans tout le corps. Ce rôle est vital. Nous n'en disconvenons pas.

Mais nous voulons revenir sur la politique menée par certains groupes devenus maître de l'argent. Nul n'ignore les agissements mortifères de la franc-maçonnerie, le groupe Bilderberg, du CFR (Council of Foreign Relations), du Forum de Davos, de la Trilatérale, etc. Contentons nous d'observer les moyens que ces gens mettent en place pour arriver à leurs fins. Regardons les mécanismes financiers les plus évidents et, parmi ceux-ci, la création de la monnaie. Nous constaterons qu'une inversion dans la hiérarchie des pouvoirs s'est opérée. La politique, chargée du Bien Commun, se trouve aujourd'hui subjuguée par la finance qui n'a cure du Bien Commun. Le poids de la dette est en train d'asphyxier les Etats. Cette inversion conduit à la disparition du pouvoir politique légitime[1] et à l'esclavage des peuples. Il a suffit de fausser l'ordre naturel des institutions pour en ressentir les conséquences.

 

Pour parler de la monnaie dans une optique catholique, nous choisissons de présenter sur ce point la pensée du Père Denis Fahey, (1883-1954), prêtre irlandais, C.S.Sp. Dans son livre[2], The Mystical Body of Christ and the Reorganization of Society, il dépeint le combat séculaire opposant le Règne du Christ  aux forces naturalistes organisées. Ce prêtre, très savant et très bien documenté, montre la tyrannie du règne de l'argent ; il s'appuie d'abord, dans sa partie théologique et morale, sur la doctrine des Papes. Dans la partie technique, nécessaire à l'exposé des mécanismes monétaires, il se montre très bon analyste, faisant référence aux meilleurs spécialistes financiers de son temps.

 

Nous nous limiterons ici à puiser dans son ouvrage, très complet, ce qui concerne les mécanismes financiers[3] et spécialement la question de la monnaie

 

Qu'est ce que la monnaie ?

 

S'appuyant sur saint Thomas, le Père Fahey note que l'argent est par nature "un instrument destiné à aider à se procurer en suffisance les biens requis par les familles pour la vie vertueuse de leurs membres. C'est ce que la monnaie est censée  permettre en facilitant la production et la distribution. On en fausse donc totalement la nature lorsque la production et la distribution des biens doivent se mettre au service de l'argent alors que ce doit être l'inverse. La monnaie est destinée à être la servante de l'économie et non sa maîtresse. Si elle devient la maîtresse, la production et la distribution se dégraderont, les potentialités des ressources de l'Etat ne se réaliseront pas et la vie des foyers en souffrira (T. 1, p. 140)[4]

L'action des banques s'avère en effet prépondérante, jusqu'à provoquer des effets systémiques internationaux. On l'a vu dans le cas de la crise des subprimes. Des crédits accordés par les banques américaines furent orientés en 2007-2008 vers le logement. La nouvelle masse monétaire qui en résulta convergea vers l'immobilier. Les prix montèrent en conséquence. Dans notre jargon moderne, on parla d'une "bulle immobilière", laquelle finit par éclater. Car les prêts consentis portaient des intérêts progressifs en fonction de l'indice des prix immobiliers, si bien que les emprunteurs furent mis dans l'impossibilité de payer. Les banques récupérèrent alors les maisons impayées et les habitants se retrouvèrent à la rue.

Les banques de nombreux autres pays avaient acheté ces titres de créances douteuses (baptisées "avoirs toxiques)". Elle craignirent ne pas être remboursées et commencèrent à se méfier les unes des autres. Le payement de banque à banque devint problématique. La circulation de l'argent était compromise. L'Etat dû alors prendre des mesures pour "garantir les banques". Entre temps, les prêts consentis à l'industrie fondaient comme neige au soleil. Les délocalisations se multiplièrent, l'économie se ralentit. Quant aux banques, elles annoncèrent des profits records. En temps de crise, comment cela est-il possible ? Simplement en surfacturant le coût du risque par des intérêts plus élevés, alors que les garanties accordées par l'Etat avait assuré la remise en circulation de l'argent[5].

 

Stabilité de la monnaie

 

"En tant que mesure, employée pour estimer la valeur des choses, écrit saint Thomas, la monnaie doit garder une valeur fixe, afin que la valeur de toutes choses puisse être exprimée en termes monétaires. Ainsi les échanges pourront-ils s'effectuer facilement. En conséquence, les communications entre les hommes seront facilitées[6]." (T. 2, p. 384)

Saint Thomas remarque cependant qu"il n'est pas toujours possible d'obtenir la stabilité monétaire. "Des fluctuations peuvent se produire sans que personne ne soit à incriminer. Ceci peut arriver, sans qu'il y ait injustice, lorsque l'approvisionnement des marchandises se raréfie pour une cause qui échappe à notre maîtrise Néanmoins, toutes les précautions doivent être prises pour que la monnaie soit plus stable que le reste". (…) Il faut éviter que cet ennui ne vienne de la manipulation du moyen d'échange lui–même" (T. 2, p. 385). En effet, que dirait-on d'un vendeur de draps qui prendrait un élastique pour mesurer la longueur des étoffes qu'il vend ?

 

Qui donc veillera à la stabilité de la monnaie, si importante pour la justice dans les échanges ? Le père Fahey répond avec saint Thomas. :

Il est du devoir de l'Etat de faire en sorte que la monnaie soit une mesure de valeur stable. En d'autres termes, tout comme l'Etat doit maintenir stable les mesures de poids et de longueur pour la justice commutative des achats et des ventes, ainsi doit-il viser à la stabilité des niveaux de prix ; le prix d'une chose étant l'expression de sa valeur d'échange exprimée en termes monétaires. (Même si saint Thomas lui-même prévient que cet objectif sera difficile à atteindre). Il faut donc s'y efforcer afin de faire converger les forces économiques vers le Bien Commun (T. 1, p. 140).

 

Nécessité d'éviter les fluctuations

 

Très globalement on peut dire que la valeur d'une monnaie dans un pays donné résulte de la quantité de monnaie disponible à un moment donné correspondant à la quantité de biens échangeables et disponibles au même moment[7]. La stabilité de la monnaie résulte de la conservation du même rapport entre la monnaie et les biens. Si le volume de monnaie disponible vient à augmenter, par l'octroi de crédits, plus vite que le volume des biens échangeables, les prix monteront. Il faudra plus d'unités monétaires qu'auparavant pour acheter un même bien. Dit plus simplement, le prix du kilo d'oranges passe de 1,5 F à 3,00 F[8].

Rappelons que la récente crise des "subprimes" était le résultat d'une surchauffe (inflation) économique limitée à l'immobilier, ayant eu pour conséquence de faire monter les prix dans ce secteur sans que les revenus ne suivent cette augmentation.

 

Le contraire de l'inflation est la déflation. Elle résulte de la contraction monétaire face à une masse de biens qui augmente. Les prix ont alors tendance à baisser. Il suffit que le crédit se resserre ou que les prêts en cours venant à échéance ne soient pas renouvelés, que les impôts augmentent ou encore que la crainte de l'avenir fasse baisser la consommation et stimule l'épargne.

Lorsque les prix baissent, les salaires ne tardent pas à baisser également. Pourquoi ? Parce que la concurrence entre les fabricants augmente, cherchant la production au moindre coût. Les entreprises les plus fragiles font faillite ou délocalisent vers des cieux plus cléments, et le chômage devient rapidement intolérable.

Dans le cas de la Grèce et de l'Espagne, c'est le poids de la dette qui réduit la masse monétaire disponible entraînant le pays tout entier dans la récession.

 

Le rôle de l'Etat

 

La nature de la monnaie une fois connue, il est facile de comprendre que les échanges n'ont pas pour fin de faire vivre la monnaie. C'est bien plutôt la monnaie qui doit faire vivre les échanges, lesquels servent les besoins des familles. C'est pourquoi la production de la monnaie est un art qui doit être au service des familles et de l'Etat, responsable du Bien Commun. "Cet art nous dit le P. Fahey, doit être en étroite dépendance de la science politique et économique authentique. Pourquoi ? Parce que les sciences pratiques et les arts sont disposés en un ordre hiérarchique, celui des fins. La fin de l'art du change et de la monnaie étant subordonnée à la fin de la Politique et de l'Economie, ceux qui sont engagés dans la gestion de la monnaie doivent être subordonnés à ceux qui sont chargés du bien-être politique et économique de l'Etat, en vue du Bien Commun. Ce n'est pas aux banquiers de décider ce qu'exige le Bien Commun de l'Etat : c'est la fonction des dirigeants politiques. Les banquiers sont des sujets et non des dirigeants de l'Etat. C'est par un renversement de l'Ordre que les banquiers deviennent des dirigeants et non plus sujets, et tout renversement de l'ordre entraîne des conséquences désastreuses" (pp. 119-120)

 

"Bien entendu, cela va sans dire, l'Etat doit s'assurer que les métiers d'argent ne s'emparent pas du contrôle du Gouvernement. La monnaie n'est pas censée devenir maître de l'Etat, elle doit au contraire servir d'outil à la politique. Si le Gouvernement n'oblige pas les banquiers et les changeurs d'argent à pratiquer la vertu de justice sociale ayant pour objet le Bien Commun, le bien-être de la nation toute entière en souffrira gravement. Si l'on permet, sans les réprimer, l'usure et l'altération des niveaux de prix se perpétrer par l'alternance des périodes de surchauffe ("booms") et de dépression, alors la souveraineté de l'Etat passera inévitablement aux mains des manipulateurs d'argent. Le stade suivant placera la souveraineté nationale sous la coupe d'une quelconque organisation internationale serve de la Finance. Cela rendra permanente et mondiale la perversion antichrétienne de l'Ordre, entraînant la subordination des personnes à la production, de la production à la distribution et de la distribution à la Finance (T. 1, p. 142).

Le moyen par lequel l'Etat se rend dépendant des puissances d'argent, est le recours à des emprunts bancaires, alors que le gouvernement, s'il est souverain, pourrait émettre de la monnaie par lui-même.

 

Mais pourquoi faire simple et par cher quand on peut faire plus cher et plus compliqué ?

Le lecteur pourra s'interroger : s'il en est ainsi, n'est ce pas parce que cela est nécessaire ? Est il possible que les Etats soient bêtes au point de payer ce qu'ils peuvent se donner gratuitement ? Nous abordons cette question dans notre prochain article : Le crédit : arme d'autodestruction massive? (deuxième partie) L'éloignement de la Religion obscurcit la morale et fausse l'intelligence 

 

Hugo Clementi et Michel Tougne



[1] L'Institut chrétien de Recherches et d'Etudes Sociales (ICRES) ne cesse de montrer que dans nos sociétés modernes, l'élimination de la politique succède à l'élimination de la Religion. www.icres.pro

[2] The Mystical Body of Christ and the Reorganization of Society. Waterford, Ireland: Browne and Nolan, 1939, est un ouvrage capital qu'il faut ranger parmi la littérature catholique la plus importante à connaître et qu'il importe d'étudier si l'on se veut adepte de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ. La traduction française parue aux éditions saint Rémi (2011) présente toutefois l'inconvénient d'être criblée des notes du traducteur. Ces notes expriment des avis outranciers sur les événements et sur les Papes antéconciliaires. Elles vont même jusqu'à mettre en doute ou corriger les propos du Père Fahey lui-même. (Alors pourquoi le traduire ?) Les propos du traducteur gênent la lecture d'un auteur irremplaçable, intelligent, bien informé, profondément catholique et pénétré de la pensée des Papes. N'ayant pas d'autre possibilités, nos numéros de page renvoient à  l'édition Saint Rémi.

[3] Le corps mystique du Christ et la réorganisation de la société embrasse d'un regard circulaire la société humaine. Il part de la théologie de l'histoire, de la royauté sociale du Christ, puis relate la révolte des forces naturalistes contre cette royauté, pour aller vers la décadence politique actuelle et sa conséquence : la suprématie de la finance internationale. L'ouvrage du Père Fahey mérite, dans son entier, le plus grand intérêt. Mais la création de la monnaie n'occupe dans ce livre de 477 pages, que quelques feuillets.

[4] N'ayant pas d'autres possibilités, nos numéros de pages renvoient à l'édition Saint Rémi. Au regard de ces numéros, nos citations, tirées du Père Fahey, pourront sembler mises dans une disposition aléatoire. Cela vient de ce que  notre propos se concentre sur le mécanisme du crédit, alors que l'ouvrage du Père Fahey traite le sujet infiniment plus vaste de l'opposition du Naturalisme au Règne Social de Notre Seigneur Jésus Christ. Les mêmes arguments sont donc énoncés dans un ordre différent.

[5] Nous demandons au lecteur de pardonner cette explication des plus brèves, mais qui suffit pour montrer que l'argent créé par le crédit gouverne tout.

[6] Comment in ethic, lib. V, Lect. IX.

[7] Ce rapport du volume monétaire au volume des biens échangeables est beaucoup plus réaliste et donc beaucoup plus fiable que le rapport d'une monnaie à une autre, ou encore le rapport d'une monnaie avec l'or.

[8] Dans nos exemples, nous comptons la monnaie en Francs, non par ringardise, mais plutôt dans un  esprit de prévision, car l'€uro, monnaie commune actuelle, ne pallie en rien les disparités économiques des nations, lesquelles ont trop emprunté. Elles ne peuvent plus s'en sortir sans redevenir maîtresses de leur monnaie. Les "aides" consenties par les autres Etats accroissent leur dette. Est-il raisonnable de croire que la guérison viendra en aggravant la cause du mal ?

 

Par ICRES
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  • La politique est refoulée par les mêmes causes qui ont éliminé la religion. Dès lors, que reste-il de la société ? La science ? Mais la science ne donne aucun sens aux actes humains. Il est urgent de retrouver la mémoire de ce que nous sommes
  • 01/01/2007

Pie XII


La grande misère de l'ordre social est qu'il n'est ni profondément chrétien  ni réellement humain, mais uniquement technique et économique

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