Les arrières petits fils d'Héraclite et la Tradition vivante

 

 (Cette retranscription risque d'être incompréhensible si l'on n'a pas lu le précédent texte, intitulé : La liberté religieuse et l'irréligion.)

 

 Céline Muhgot (CM)

 

Nous avons démontré que, depuis Pie XII, le discours de l'Eglise s'était inversé sur le point essentiel de la liberté religieuse. Pour autant, nous ne pouvons tout de même pas accuser l'Eglise officielle d'¨être l'auteur des pièces de théâtre scandaleuses à l'origine des protestations de nombreux catholiques.

 

 

Hugo Clementi (HC)

 

C'est exact. Nous n'avons jamais suggéré que l'Eglise actuelle était derrière ces ignominies. En revanche, on peut accuser la société déchristianisée, voire l'Etat, où l'influence de la franc maçonnerie n'est jamais totalement absente. Mais l'Eglise peut-elle être montrée du doigt ? Non.

N'en concluons pas non plus que notre démonstration était inutile, car une des raisons de  l'antichristianisme, c'est la léthargie actuelle de l'Eglise. L'impiété progresse d'autant plus que rien ne s'y oppose. La faiblesse  générale de l'Eglise est indirectement la cause du triomphe de la déchristianisation. Il serait faux de croire que l'apostolat catholique, lorsqu'il existe, se fait en pure perte ; que les positions de l'Eglise sont indifférentes à tous. Mais nous voyons, hélas, que la "pastorale" actuelle n'offre aucune digue aux flots toujours plus fournis de l'irréligion. L'Eglise ne dit rien ou presque rien. La sous alimentation religieuse actuelle est telle que les gens s'intoxiquent à n'importe quelle idée creuse qui passe à proximité. Je ne parle pas seulement des laïcs, mais aussi des clercs.

 

 

Céline Muhgot (CM)

 

Quant à l'absence de pertinence de notre démonstration, je dirai pour ma part ce que tout le monde sait. Montrer que le discours de l'Eglise a changé, attire la réponse :" Heureusement ! On ne peut tout de même pas parler aux chrétiens d'aujourd'hui comme on leur parlait dans les siècles derniers."

 

 

Antoine Marie Paganelli (AMP)

 

Encore faut-il qu'on leur parle, à ces chrétiens d'aujourd'hui. J'ai l'impression que l'Eglise est devenue inaudible, sans voix, Elle n'a rien de plus à dire qu'un simple politicien démocrate qui parle des valeurs humaines et républicaines et qui ne parle jamais de Dieu. Le discours franc-maçon sur les Droits de l'Homme a évincé les dix commandements dont le premier article demande d'adorer Dieu seul et de l'aimer plus que tout. Le sermon sur la montagne est remplacé par la sagesse du " Dalaï-lama". L'importance du Salut est étouffée par les questions de partages et  de solidarité économique. La justice ne se conçoit plus en dehors des questions matérielles. Entre les discours épiscopaux et les brochures de l'UNICEF, il n'y a pas de véritables différences. A force de mettre l'homme sur les autels, Dieu ne s'y trouve plus.   

 

 

Céline Muhgot (CM)

 

Je voudrais recentrer le sujet afin d'éviter que nos échanges se transforment en "réunion des pleureuses". Première question : dire que la doctrine de l'Eglise sur la société s'est inversée reste sans portée aux yeux de l'Eglise actuelle. Pourrait-on dire pourquoi ?

 

 

Michel Tougne (MT)

 

Merci à Céline Muhgot de nous rappeler à plus de discipline. Montrer l'inversion doctrinale de la liberté religieuse n'est efficace que si l'on va plus loin. Il faut expliquer pourquoi l'Eglise ne se scandalise pas de changer de discours. Pourquoi l'Eglise d'aujourd'hui tient pour normal de constater des divergences entre magistère actuel et celui des siècles passés ? La raison en est que l'Eglise d'aujourd'hui n'a pas la même conception de la Tradition. L'Eglise conciliaire dit que la Tradition, c'est la parole de l'Eglise à travers les siècles. Il est de Tradition qu'elle s'exprime. Son expression est la tradition. Jusqu'ici nous sommes d'accord. Mais elle ajoute : la Tradition dépend d'un SUJET qui est toujours le même. Ce sujet c'est le peuple de Dieu, l'ensemble des fidèles qui écoutent le Christ présent au milieu d'eux. Or le sujet en question, tout comme un homme ou n'importe quel être vivant, change, grandit, évolue. Il s'agit toujours du même sujet, bien qu'il change. Par exemple, Jean-Pierre enfant parlait comme un enfant ; il exprimait ses pensées, ses besoins d'enfant en fonction de ses expériences d'enfant devant la vie. Maintenant, Jean-Pierre est un adulte de 35 ans. Il ne s'exprime plus comme un enfant. Pour autant, il s'agit toujours de la même personne, du même Jean-Pierre qui s'exprime devant la vie. Donc, puisqu' il s'agit du même sujet, il y a continuité entre le Jean-Pierre enfant et le Jean-Pierre adulte. Pour l'Eglise conciliaire, tendance Benoît XVI, il y a une analogie entre l'histoire de l'individu qui change au cours de sa vie, tout en restant la même personne, et l'Eglise peuple de Dieu travers les siècles.

 

 

Antoine Marie Paganelli (AMP)

 

Et que fait-on du magistère ?

 

 

Michel Tougne (MT)

 

Le magistère a pour rôle d'exprimer cette expérience vitale de l'Eglise- peuple de Dieu. Le discours change, mais le sujet, c'est-à-dire le peuple de Dieu, reste le même. Donc, il y a continuité. Quand on leur dit : "Léon XIII parlait différemment de vous", il sont d'accord, mais ils pensent que ces différences sont légitimes pourvu qu'on les rapporte à leur époque respective, à leur "milieu d'émergence". Pour eux, l'important, c'est qu'il s'agisse du même sujet, c'est-à-dire le peuple de Dieu qui dit ce qu'il est en train de vivre. En résumé : Ils affirment qu'il y a continuité dans l'expérience de la présence du Christ. Il y a donc continuité dans tradition. Le discours change, mais l'expérience de la personne "Eglise" ne change pas.

 

 

Céline Muhgot (CM)

 

Aurions-nous touché l'épicentre de ce clivage qui dure maintenant depuis cinquante ans ? Tout cela paraît clair, mais avez-vous les preuves de ce que vous avancez ? Des références, des textes ?

 

 

Hugo Clementi (HC)

 

Vous voilà au pied du mur, cher ami ! Montrez vos papiers.

 

 

Michel Tougne (MT)

 

Il ne faut rien exagérer non plus. Ce n'est pas une découverte. La nouvelle définition de la tradition avait été très bien analysée par Mgr Lefèbvre dans un grand nombre d'écrit. Quant à la preuve de ce que nous avançons, il suffit de se reporter à l'allocution de Benoît XVI, pape régnant, du 26 avril 2006 : "Cette actualisation permanente de la présence active de Jésus Seigneur dans son peuple, opérée par l'Esprit Saint et exprimée dans l'Eglise à travers le ministère apostolique et la communion fraternelle, est ce qu'on entend au sens théologique avec le terme de tradition".

Qu'est-ce que cette communion fraternelle ? Dans le même texte, Benoît XVI précise :" la communion des fidèles autour des pasteurs légitimes au cours de l'histoire, une communion que l'Esprit saint alimente en assurant la liaison entre l'expérience de la foi apostolique, vécue dans la communauté originelle des disciples, et l'expérience actuelle du Christ dans son Eglise "

Dans cette optique quelque peu existentialiste, "l'expérience de la présence du Christ" au milieu de son peuple peut varier au cours des siècles. De plus, l'Eglise n'est infaillible qu'avec l'assentiment de son peuple et non comme l'a défini Vatican I. 

Par exemple, l'expérience du peuple de Dieu, sous Léon XIII était que la liberté religieuse pour toutes les religions était une impiété. Léon XIII traduisait cette expérience vitale. Mais l'expérience du peuple de Dieu sous Jean XXIII était changée. Le concile et les Papes en ont pris acte : désormais la liberté de toutes les religions est un acte de charité.

Je dois ajouter que tout cela est fort bien expliqué par M. L'Abbé Gleize dans le Courrier de Rome de décembre 2011, n° 350. On peut se procurer le numéro pour 3 € à courrierderome@wanadoo.fr .

 

 

Antoine Marie Paganelli (AMP)

 

J'avais appris que la Tradition était le dépôt révélé. Je croyais que la hiérarchie c'est à dire l'Eglise enseignante, transmettait d'âge en âge ce dépôt et qu'elle présentait à toutes les époques la garantie du dépôt inchangé. Son rôle était d'appeler à la fidélité. C'est pourquoi la Tradition était un socle stable, invariable, immuable. Pourquoi ne le serait-elle plus ? Pourquoi fait-on référence à l'expérience de la "personne Eglise peuple de Dieu" et non plus au dépôt révélé ? Là est tout le problème.

 

 

Hugo Clementi (HC)

 

Le point de césure est en effet sur la question de la Tradition. Certes, dans la société, dans le domaine temporel le changement existe. Mais il n'est pas transposable au domaine surnaturel de la Foi. Lorsque j'interviens en entreprise sur les questions de droit, je dis toujours à mes interlocuteurs de bien vérifier si ce qu'ils ont lu et appris reste toujours d'actualité. C'est un principe de base. Tout peut s'être modifié d'un jour à l'autre. Une loi chasse une autre loi ; un décret chasse un autre décret. Sans compter la jurisprudence instable et contradictoire. On peut parler de tradition du droit. Mais c'est plutôt la tradition du changement.

La foi est-elle semblable au droit fiscal ou au droit du travail, pour lesquels on doit s'abonner aux incessantes mises à jour ? La Foi est-elle emportée par le flot du temps ? Devient-elle comme le fleuve d'Héraclite qui ne charrie jamais la même eau ? J'avoue avoir beaucoup de mal à "respecter", à prendre au sérieux cette conception. Je ne veux pas juger les auteurs de ces théories mais uniquement la conception évolutive de la tradition. Jusqu'à preuve du contraire, elle me paraît être d'essence profane, très faible, très peu fiable, à rejeter absolument.

 

 

Michel Tougne (MT)

 

C'est aussi la position de l'ICRES.

 

Par ICRES
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  • La politique est refoulée par les mêmes causes qui ont éliminé la religion. Dès lors, que reste-il de la société ? La science ? Mais la science ne donne aucun sens aux actes humains. Il est urgent de retrouver la mémoire de ce que nous sommes
  • 01/01/2007

Pie XII


La grande misère de l'ordre social est qu'il n'est ni profondément chrétien  ni réellement humain, mais uniquement technique et économique

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